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Français, et sur celle de l'auteur du
Voyage d'Anacharsis, qu'une mort, avan-
cée par
des traitemens indignes, venait
de ravir aux lettres désolées; enfin, pour
demander que
les honneurs du Panthéon
fussent accordés à l'illustre Mably. Je pro-
pose ensuite un monument impérissable:
il s'agissait d'un autel expiatoire sur le-
quel on aurait lu d'un côté : REgrets de
LA NATION de l'autre, MISERICORDE AUX
CITOYENS ÉGARÉS. O Juvénal! ton ombre
m'en a su plus de gré que de mon enthou-
siasme pour tes vers immortels.

:

A cette époque, des sentimens plus humains renaissaient avec la sécurité. Les fauteurs de l'anarchie faisaient place aux vrais républicains. La constitution, après quelques orages, acceptée aux acclamations de la nation entière, promettait enfin le retour de l'ordre et le règne des lois. Profitant des premiers momens de calme, j'achève ma tâche commencée,

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comme on l'a vu, dans des conjonctures telles, qu'il importait peut-être que j'en fisse mention, ne fût-ce que pour éterniser la honte de nos cruels oppresseurs.

Que dirai-je maintenant de ce nouveau travail? Qu'il suffise que j'ai eu l'ambition cette fois, après avoir, autant qu'il était en moi, rendu le sens de mon auteur, de faire passer dans notre langue son âme tout entière, sa véhémence, ses mouvemens, et même sa couleur. Fidèle jusqu'au scrupule, je n'en ai pas moins tâché de donner à mon style le feu, le naturel et l'originalité de la composition. Je ne parlerai point de mes nombreuses corrections; ce qui peut m'arriver de plus heureux, c'est qu'on ne s'en aperçoive pas. Quant au Discours préliminaire, je n'y ai rien changé, du moins d'essentiel, de crainte d'altérer mon titre primordial, celui sur lequel je veux être jugé, si par hasard on cherchait un jour quels furent,

avant là révolution française, mes véritables sentimens sur les mœurs et la liberté.

N'abusons pas plus long-temps de la patience de nos lecteurs; ne les fatiguons pas gratuitement de nos efforts réitérés. Au reste, dans quelque genre que ce soit, ces efforts ont un terme, passé lequel il est plus facile de faire autrement que de faire mieux. D'ailleurs, il est souvent arrivé qu'en voulant se surpasser soi-même, on a gâté son propre ouvrage.

Je fais donc ici mes adieux à Juvénal, à ce digne professeur de la morale universelle et de la vraie liberté, de celle qui produit toutes les vertus et les suppose.

Vixi, et, quem dederat cursum fortuna, peregi.

VIRGIL.

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DISCOURS

SUR

LES SATIRIQUES LATINS*.

*

PREMIÈRE PARTIE.

C'EST dans le cœur humain, beaucoup moins reconnaissant de ce qui le flatte que révolté de ce qui le blesse, qu'il faut chercher le véritable esprit de la satire antique, et telle que nous allons la considérer; esprit qui d'ailleurs est répandu, depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours, dans toutes les productions littéraires faites pour instruire les hommes ou pour les amuser. Homère n'estil

pas de temps en temps satirique1? Le début de SalJuste, dans sa Guerre de Jugurtha, ne forme-t-il pas, jusqu'au moment où Juvénal prit la plume, la satire la plus véhémente que l'on eût encore faite des progrès de la corruption des Romains? Et le seul nom de Tacite ne

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Les chiffres entre parenthèses renvoient aux notes qui sont au bas des pages; les chiffres plus petits et sans parenthèses, à celles qui se trouvent à la suite du Discours.

*

sera-t-il pas toujours plus formidable pour les tyrans, que celui de la plupart des satiriques de profession? Mais entrons en matière.

La satire romaine, grossière et licencieuse dans son origine, subit différentes formes successives 2. Après avoir été épurée par Ennius, Pacuvius, et surtout par le redoutable Lucilius (1); après avoir été ensuite perfectionnée par des hommes transcendans, elle devint enfiu une école de mœurs et de goût: cependant elle enseignait moins qu'elle n'encourageait. Vous avez fait un poëme, disait Cicéron à Varron, dont l'objet est plutôt d'exciter que d'instruire (2).

Afin d'inspirer aux citoyens des goûts et des penchans qui les fissent commercer entre eux de la manière la plus agréable et la plus sûre, elle reprenait les défauts et les vices, c'est-à-dire, ce qui importune et ce qui nuit: ainsi,

L'ardeur de se montrer, et non pas de médire,
Arma la vérité du vers de la satire (3).

Dans le premier cas elle était enjouée et badine; dans le second elle était grave et sentencieuse : mais quand

(1) Lorsque l'ardent Lucilius, frémissant d'une généreuse indignation, s'arme de sa plume, comme d'un glaive menaçant, le criminel rougit et sent son cœur se glacer : la sueur des remords se répand dans son sein:

Ense velut stricto quoties Lucilius ardens
Infremuit, rubet auditor cui frigida mens est
Criminibus, tacita sudant præcordia culpa.

JUVENAL., Sat. 1, vers. 165.

(2) Fecisti poema ad impellendum satis, ad docendum parum. (3) BOILEAU, Art poétique, chant 2, vers 145.

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