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comparé à celui du nouvelliste italien ! Quoique les circonstances où Othello se trouve placé soient à peu près les memes dans les deux auteurs, le caractère du More n'a pas de modèle dans Cinthio; il appartient exclusivement à Shakspeare. Nous allons rapporter les expressions mêmes du nouvelliste italien , d'après la traduction que M. Guizot en a donnée dans son excellente notice qu'il a placée en tête de sa traduction d'Othello.

» Il y avait jadis à Venise un More très-vaillant, que sa bra» voure et les preuves de prudence et d'habileté qu'il avait » données à la guerre avaient rendu cher aux seigneurs de la » république..... Il advint qu'une vertueuse dame d'une mer» veilleuse beauté, nommée Desdemona, séduite, non par de » secrets désirs, mais par la vertu du More, s'éprit de lui, et » que lui à son tour, vaincu par la beauté et les nobles senti» ments de la dame, s'enflamma également pour elle. L'amour » leur fut si favorable qu'ils s'unirent par le mariage, bien que » les parents de la dame fissent tout ce qui était en leur pou» voir pour qu'elle prit un autre époux. Tant qu'ils demeu» rèrent à Venise, ils vécurent ensemble dans un si parfait » accord et un repos si doux que jamais il n'y eut entre eux, » je ne dirai pas la moindre chose, mais la moindre parole qui » ne fût d'amour. Il arriva que les seigneurs vénitiens chan» gèrent la garnison qu'ils tenaient dans Chypre, et choisirent » le More pour capitaine des troupes qu'ils y envoyaient. Ce» lui-ci, bien que fort content de l'honneur qui lui était offert, » sentit diminuer sa joie en pensant à la longueur et à la diffi» culté du voyage... Desdemona voyant le More troublé, s'en » affligeait, et, n'en devinant pas la cause, elle lui dit un jour » pendant leur repas : Cher More, pourquoi, après l'hon. » neur que vous avez reçu de la seigneurie, paraissez-vous » si triste ? Ce qui trouble ma joie , répondit le More, c'est » l'amour que je te porte; car je vois qu'il faut que je t'em» mène avec moi affronter les périls de la mer, ou que je te » laisse à Venise. Le premier parti m'est douloureux, car toutes » les fatigues que tu auras à éprouver, tous les périls qui sur» viendront me rempliront de tourment; le second m'est in» supportable, car me séparer de toi, c'est me séparer de ma » vie.

Cher mari, que signifient toutes ces pensées qui vous » agitent le cœur? Je veux venir avec vous partout où vous

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» irez. S'il fallait traverser le feu en chemise, je le ferais. » Qu'est-ce donc que d'aller avec vous par mer, sur un vais» seau solide et bien équipé ? — Le More charmé, jeta ses bras » autour du cou de sa femme, et avec un tendre baiser lui dit:

Que Dieu nous conserve long-temps, ma chère, avec un » tel amour! Et ils partirent, et arrivèrent à Chypre après la » navigation la plus heureuse.

» Le More avait avec lui un enseigne d'une très belle figure, » mais de la nature la plus scélérate qu'il y ait jamais eu au » monde... Ce méchant homme avait aussi amené à Chypre sa » femme, qui était belle et honnête; et, comme elle était ita» lienne, elle était chère à la femme du More, et elles passaient » ensemble la plus grande partie du jour. De la même expér » dition était un officier fort aimé du More, et qui prenait ses » repas avec lui et sa femme. La dame qui le savait très » agréable à son mari, lui donnait beaucoup de marques de » bienveillance, ce dont le More était très satisfait. Le mé» chant enseigne ne tenant compte ni de la fidélité qu'il avait » jurée à sa femme, ni de l'amitié, ni de la reconnaissance » qu'il devait au More, devint violemment amoureux de Des» demona, et tenta toutes sortes de moyens pour lui faire con» naitre et partager son amour... Mais, elle, qui n'avait dans » sa pensée que le More, ne faisait pas plus d'attention aux » démarches de l'enseigne que s'il ne les eut pas faites... Celui» ci s'imagina qu'elle était éprise de l'officier... L'amour qu'il » portait à la dame se changea en une terrible haine, et il se » mit à chercher de tout son esprit comment il pourrait, après » s'etre débarrassé de l'officier, posséder la dame, ou empe» cher du moins que le More ne la possédât; et, machinant » dans sa pensée mille choses toutes infâmes et scélérates, il » résolut d'accuser Desdemona d'adultère auprès de son mari, » et de faire croire à ce dernier que l'officier était son com» plice..... Cela était difficile, et il fallait une occasion..... » Peu de temps après l'officier ayant frappé de son épée un » soldat en sentinelle, le More lui ota son emploi. Desdemona » en fut affligée, et chercha plusieurs fois à le réconcilier » avec son mari. Le More dit un jour à l'enseigne que sa » femme le tourmentait tellement pour l'officier, qu'il finirait » par le reprendre. Peut-etre, dit le perfide, que Desdemona » a ses raisons pour le voir avec plaisir. - Et pourquoi, reprit

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» le More? - Je ne veux pas mettre la main entre le mari et » la femme; mais si vous tenez vos yeux ouverts vous verrez » yous-même. Et quelques efforts que fit le More, il ne » voulut pas en dire davantage. »

Le romancier continue, et raconte toutes les menées du perfide enseigne pour convaincre Othello de l'infidélité de Desdemona. Il n'est pas dans la tragédie de Shakspeare un détail qui ne se retrouve dans la nouvelle de Cinthio : le mouchoir de Desdemona, ce mouchoir précieux que le More tenait de sa mère, et qu'il avait donné à sa femme pendant leurs premières amours; la manière dont l'enseigne s'en empare, et le fait trouver chez l'officier qu'il vent perdre; l'instance du More auprès de Desdemona pour revoir ce mouchoir, et le trouble où la jette sa perte; la conversation artificieuse de l'enseigne avec l'officier, à laquelle assiste de loin le More, et où il croit entendre tout ce qu'il craint; le complot du More trompé et du scélérat qui l'abuse pour assassiner l'officier; le coup que l'enseigne porte par derrière à celui-ci, et qui lui casse la jambe; enfin tous les faits plus ou moins importants sur lesquels reposent successivement toutes les scènes de la pièce, ont été fournis au poète par le romancier, qui en avait sans doute ajouté le plus grande nombre à la tradition historique qu'il avait recueillie. Le dénouement seul diffère : dans la nouvelle, le More et l'enseigne assomment ensemble Desdemona pendant la nuit, font écrouler ensuite sur le lit où elle dormait le plafond de la chambre, et disent qu'elle a été écrasée par cet accident. On en ignora quelque temps la vraie cause; mais, bientôt le More prend l'enseigne en aversion, et le renvoie de son armée. Une autre aventure porte l'enseigne, de retour à Venise, à accuser le More du meurtre de sa femme. Ramené dans cette ville, le More est mis à la question et nie tout; il est banni, et les parents de Desdemona le font assassiner dans son exil. Un nouveau crime fait arrêter l'enseigne, et il meurt, brisé par les tortures. « La femme de l'enseigne, dit Giraldi Cinthio, » qui avait tout su, a tout rapporté, depuis la mort de son » mari, comme je viens de le raconter. »

Afin d'entourer les productions de Shakspeare de tout ce qui peut contribuer à les présenter avec éclat au lecteur français, nous empruntons le passage suivant à M. Guizot : « Mais il » manquait au récit de Cinthio le génie poétique qui fournit les » acteurs, qui crée des individus, impose à chacun d'eux une » figure, un caractère, qui fait voir leurs actions, entendre » leurs paroles, pressentir leurs pensées, pénétrer leurs senti» ments; cette puissance vivifiante, qui ordonne aux faits de » se lever, de marcher, de se déployer, de s'accomplir; ce » souffle créateur qui, se répandant sur le passé, le ressuscite » et le remplit en quelque sorte d'une vie présente et impé>> rissable; c'est là ce que Shakspeare possédait seul, et c'est » avec quoi, d'une nouvelle oubliée, il a fait Othello.....

» C'est par la création de l'homme qu'elle se manifeste ; et » quand elle crée l'homme, elle le produit tout entier, com» plet, armé de toutes pièces, tel qu'il doit être pour suffire å » toutes les vicissitudes de la vie, et pour offrir en tous sens » l'aspect de la réalité.....

» Comme la nouvelle de Giraldi Cinthio, entre les mains de » Shakspeare, était devenue Othello, de même, entre les mains » de Voltaire, Othello est devenu Zaïre. Je ne veux point » comparer. De tels rapprochements sont presque toujours de » vains jeux d'esprit, qui ne prouvent rien, si ce n'est l'opinion » de celui qui juge.....

» Voltaire n'a point imprimé à ses personnages un caractère » individuel, complet, indépendant des circonstances où ils » paraissent. Ils ne vivent que par la passion et pour elle. » Hors de leur amour et de leur malheur, Orosmane et » Zaïre n'ont rien qui les distingue, qui leur donne une phy» sionomie propre et les fasse partout reconnaitre. Ce sont des » etres en quelque sorte généraux, et par conséquent un peu » vagues.....

» De cette manière de concevoir le sujet, Voltaire a tiré des » choses admirables. Il en est résulté aussi des lacunes,

des » défauts qu'il faut bien reconnaître. Le plus grand de tous, » c'est cette teinte romanesque qui réduit, pour ainsi dire, à » l'amour l'homme tout entier, et rétrécit par là le champ de » la poésie en même temps qu'elle déroge à la vérité. Je ne ci» terai qu'un exemple des effets de ce système; il suffira pour » les faire tous pressentir.

• » Le sénat de Venise vient d'assurer à Othello la tranquille » possession de Desdemona; il est heureux, mais il faut qu'il » parte, qu'il s'embarque pour Chypre, qu'il s'occupe de l'ex» pédition qui lui est confiée : « Viens, dit-il à Desdemona , je » n'ai à passer avec toi qu'une heure d'amour, de plaisir et » de lendres soins. Il faut obéir à la nécessité. »

» Ces deux vers ont frappé Voltaire, il les imite; mais en les » imitant, que fait-il dire à Orosmane aussi heureux et con» fiant? précisément le contraire de ce que dit Othello :

Je vais donner une heure aux soins de mon empire,

Et le reste du jour sera tout à Zaïre. » Ainsi voilà Orosmane, ce fier sultan qui, tout à l'heure, » parlait de conquêtes et de guerre, qui s'inquiétait du sort » des Musulmans et tançait la mollesse de ses voisins; le voilà » qui n'est plus qu'amoureux. A coup sûr, Othello n'est pas » moins passionné qu'Orosmane, et sa passion ne sera ni moins » crédule ni moins violente... Dans l'un, la passion et la situa» tion sont tout; c'est là que le poète puise tous ses moyens : » dans l'autre, ce sont les caractères individuels et l'ensemble » de la nature humaine qu'il exploite; une passion, une situa» tion ne sont pour lui qu'une occasion de les mettre en scène » avec plus d'énergie et d'intérêt. »

Shakspeare a prété à son héros toutes les vertus qui peuvent rendre la nature humaine grande et aimable ; il l'a placé dans des situations propres à faire éclater ces deux qualités. L'amour d'Othello pour Desdemona est de l'espèce la plus pure et la plus exaltée; sa conduite, après les soupçons qu'il a conçus, montre l'esprit élevé, la délicatesse de sentiments d'un homme d'honneur, d'un guerrier naturellement susceptible des plus tendres passions. Engagé dès sa jeunesse dans une carrière qui exige la plus grande fermeté, il n'a point appris ces langoureuses conversations des salons. « J'ai, dit-il, un langage rude et » peu fait à cette suite de phrases qu'on débite dans la paix. » Ses manières n'ont rien de la courtoisie étudiée que donne l'usage du monde: généreux, toujours occupé d'idées plus gra

il ne pourrait se plier à cetie politesse de convention. Ses affections embrassant un vaste cercle s'étaient employées à répandre le bonheur. Affligé des maux de l'humanité, révolté contre l'injustice, il ne soupçonnait même pas qu'aucun homme pût être animé d'autres sentiments. Ceux dont Iago fait parade sont à ses yeux une générosité sans bornes , l'effet d'une honnêteté excessive.

Iago, le premier moteur des évènements de cette tragédie, pos

ves,

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