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le goût d'Horace? Pour exprimer d'une manière ingénieuse que des vers sont énervés, Horace aurait-il dit qu'ils nagent sur les lèvres inondées de salive? aurait-il prolongé cette métaphore, en ajoutant qu'Atys et la Ménade y sont à flot (1)?

Voici une plaisanterie d'un autre genre, et qui tient du sarcasme : il s'agit de ces prières que les fourbes adressaient secrètement aux dieux, de crainte que les hommes ne les entendissent. Celles, dit Perse, que vous employez pour séduire Jupiter, osez les adresser même à Staïus? O bon Jupiter! s'écriera-t-il, ô Jupiter! Et Jupiter lui-même ne s'écriera pas, O Jupiter (2)! Cela peut être fort piquant, mais j'avoue que je n'en sens pas le sel. Je conçois qu'un scélérat ignorant et brutal ait recours au maître des dieux avant de consommer le crime; mais qu'un Jupiter s'atteste lui-même, qu'il s'anime à la vengeance, et cherche à réveiller sa justice assoupie, par des exclamations humaines, j'avoue que je n'y comprends rien. Quand je lis, au contraire, dans Sénèque: Quel est l'aveuglement de ceux qui n'oseraient déclarer aux hommes ce qu'ils disent aux dieux (3)? Je comprends cela, et je le retiens.

15 Un de ses moyens (de Perse) les plus familiers, était de railler dans les autres ce qu'on avait coutume de reprocher à ses pareils, page lij. Pour moi, je ne pense qu'à lui, lorsqu'il s'écrie: Voilà donc pourquoi vous dépérissez? La science n'est donc rien pour

La preuve que ces vers sont de très-bon goût, disent quelques commentateurs, c'est que Saint-Jérome, écrivant à un moine, emploie aussi le bec de la cigogne, les oreilles d'âne et la langue du chien, pour l'avertir qu'on le louait en face, mais qu'en arrière on se moquait de lui.

(1)

Summa delumbe saliva

Hoc natat in labris, et in udo est Mænas et Atys.
Sat. 1, vers. 104.

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(2) Dic agedum Staio. Proh Jupiter! ô bone, clamet,
Jupiter! At sese non clamet Jupiter ipse?

Sat. 2, vers. 22.

(3) Nunc quanta est dementia hominum! Turpissima vota deis insusurrant: si quis admoverit aurem, conticescent. Et quod scire hominem nolunt, deo narrant. SENEC., Epist. 10.

vous, si quelqu'un ne sait pas que vous êtes savant (1)? Je ne pense qu'à lui, lorsque, pour dissimuler ses travaux assidus, il fait ainsi parler un centurion en faveur de l'ignorance : « Ce que j'ai de science me suffit; je n'ai point envie d'être un Arcésilas, ni de ressembler à ces tristes Solons qui marchent la tête basse et les yeux fixés contre la terre, lorsque, méditant les rêveries de quelque ancien maniaque, on les entend sourdement murmurer entre leurs dents, ou qu'on les voit pesant des paroles sur leurs lèvres avancées (2).

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16 Je veux parler des interlocuteurs, dont il (Perse) fait un usage trop fréquent, et qu'il emploie souvent mal à propos, etc., page lvj. Lorsqu'on a recours au dialogue dans des ouvrages où il n'est pas nécessaire, on est tenu de lui conserver autant de vérité que dans le genre dramatique. Les différentes manières de se débattre de vive voix entre deux ou plusieurs autres personnes, sont les modèles de cette forme. S'il arrive donc qu'un satirique néglige de faire parler ses interlocuteurs d'une manière conséquenté, et conforme à leurs véritables intérêts; s'il ne leur prête que des lieux communs et des motifs supposés, pour avoir le plaisir de les réfuter ensuite; enfin, si l'on aperçoit qu'il ne songe qu'à se ménager quelques places propres à recevoir des détails préparés d'avance; tous ces vains artifices, loin d'aller au but, ne causent que de la fatigue et de l'ennui.

On ne saurait disconvenir que le dialogisme de Perse ne soit

(1) En pallor seniumque ! ô mores! usque adeone

Scire tuum nihil est, nisi te scire hoc sciat alter?

Sat. 1, vers. 26.

(2) Hic aliquis de gente hircosa centurionum
Dicat: Quod sapio, satis est mihi; non ego curo
Esse quod Arcesilas, ærumnosique Solones,
Obstipo capite, et figentes lumine terram;
Murmura quum secum, et rabiosa silentia rodunt,
Atque exporrecto trutinantur verba labello,
Ægroti veteris meditantes somnia,

Sat. 3, vers. 77.

sujet à tous ces inconvéniens. Parmi ceux qui ont successivement traduit ou commenté cet auteur, on remarque que la plupart ont changé l'ordre des interlocuteurs, établi par ceux qui les avaient précédés. Il parle de temps en temps par la bouche de ses personnages (1); ce qui détruit toute illusion, ce qui jette le lecteur dans l'incertitude, et lui fait soupçonner de l'inconséquence où il n'y a que du désordre. Au lieu de répondre à ce qu'on lui objecte, il imagine un nouveau dialogue et joue les deux rôles. Mais voici ce qui en impose à bien des gens, parce qu'ils prennent pour de la vivacité ce qui n'est chez lui qu'une sorte de délire : c'est lorsque les personnages mis en scène en introduisent d'autres, et ainsi de suite. Le comble de la confusion, c'est lorsque les premiers interlocuteurs reparaissent, et continuent comme s'ils n'avaient pas été interrompus.

Je n'insisterai pas davantage sur cet article, de crainte que l'on ne m'applique ce que l'on a dit d'un certain philosophe : Qu'il avait des balances assez justes, mais qu'il n'y pesait que de la paille.

17 On me dira peut-être que j'ai manqué de circonspection, en m'expliquant d'une façon trop libre sur un auteur que Quintilien et Martial ont célébré, page lviij. Quoique Perse, dit Quintilien, n'ait laissé qu'un seul livre, il a mérité beaucoup de vraie gloire (2). Plus je considère ce passage, moins je le trouve conforme aux préceptes de ce fameux rhéteur. Songeait-il, en s'exprimant ainsi, à cette gloire qui ne fait que s'accroître avec le temps? ou bien n'était-ce qu'une manière de parler, une louange de contemporain, et telle que l'on en donne lorsque, pour n'entrer dans aucun détail, on

(1) Casaubon n'en est point choqué: Observandus autem Persii mos proprius quoties enim alium inducit sibi aliquid objicientem, sic personam alienam sustinet, ut suam interea non ponat., CASAUB. Comment. in Pers.; page 74.

Quelques-uns prétendent qu'il n'y a point, dans les satires de Perse, de dialogue proprement dit; mais que cet auteur, à la manière des stoïciens, se fait à lui-même des objections, et y répond.

(2) Multum et veræ gloriæ quamvis uno libro Persius meruit. QUINT., lib. x, cap. I.

dit vaguement d'un ouvrage, qu'il fait beaucoup d'honneur à celui qui l'a composé? J'insisterais sur cette conjecture, si je n'avais égard qu'à ses règles de goût, et aux reproches qu'il fait si souvent à ceux qui ne voulaient rien dire comme les autres ; à ceux qui ne croyaient avoir de l'esprit que lorsqu'il en fallait beaucoup pour les comprendre (1). Mais il faut avoir grand soin de distinguer entre les préceptes et les jugemens : les premiers peuvent ne venir que de la justesse et de la sagacité; au lieu que les seconds partent toujours des circonstances, du caractère, et surtout des liaisons.

Quintilien, et plusieurs autres écrivains de son temps, n'étaient pas avares de louanges : ils les ont trop souvent prodiguées à des hommes qui en étaient d'autant plus avides qu'ils en méritaient moins. On rencontre dans l'ouvrage de ce rhéteur habile, mais peu délicat, des éloges ridicules, tant des vertus morales que du mérite littéraire de Domitien: je n'en citerai qu'un trait. Après avoir dit que le soin de l'univers avait détourné l'empereur de ses études accoutumées, et que les dieux avaient jugé qu'il ne lui suffisait pas d'être le plus grand des poètes, il ajoute qu'à ce titre même il n'en sera pas moins célébré, comme un prodige par les races futures (2). Il suffit qu'un critique se soit ainsi prostitué, ne fût-ce que dans une seule occasion, pour qu'il mérite de perdre tout crédit, à moins que ses jugemens ne soient confirmés par de bonnes raisons: or, je n'en vois aucune pour appuyer l'éloge de Perse, considéré comme satirique.

Pline le jeune, qui avait pris des leçons de Quintilien, ne fut point dans le cas de célébrer des monstres, parce qu'il eut le bonheur d'écrire sous le règne d'un honnête homme, que cependant il n'aurait pas dû louer en face; mais le besoin de la célébrité, passion, quand elle est trop inquiète, qui manque plus souvent le but qu'elle ne l'atteint, lui a fait risquer bien des choses qui marquent la faiblesse de son caractère. Entre autres, il a loué Martial; et cela, parce qu'il en avait été loué. Soit, du moins il en convient.

(1) Tum demum ingeniosi scilicet, si ad intelligendos nos opus sit ingenio. QUINT., Proëm., lib. v111.

(2) Dicent hæc plenius futura sæcula. Id. lib. x, cap. 1.

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Ce que je ne saurais lui passer, c'est d'avoir dit que ce poète, aussi fameux par ses obscénités que par ses adulations, savait mêler dans ses écrits le sel et l'amertume, sans qu'il en coûtât rien à la probité (1).

C'en est assez pour faire sentir que les louanges des contemporains, quels qu'en soient les dispensateurs, ne prouvent rien quand elles ne sont pas motivées.

Mais Quintilien, me dira-t-on, aurait-il parlé si magnifiquement de Perse, si celui-ci n'avait pas en effet joui de la réputation la plus brillante et la plus étendue? D'ailleurs, ajoute-t-on, est-il possible de restreindre le sens et la valeur de ces mots si positifs : Il a mérité beaucoup de vraie gloire?

Avant de répondre à ces objections, et toujours par de nouvelles conjectures, puisque je n'ai pas d'autres ressources, je demande comment il s'est fait, si Perse a réellement mérité tant de gloire, que Juvénal, qui était trop fort pour en être jaloux, n'en ait pas dit un mot, tandis qu'il a parlé de tous les autres satiriques? Je demande comment il s'est fait, depuis la renaissance des Lettres, que tant de savans illustres et tant de gens de goût lui aient unanimement refusé le tribut qu'ils ont payé si volontiers aux moindres productions de l'antiquité? Enfin, je demande pourquoi la plupart des auteurs anciens, excepté quelques passages défigurés par les copistes, sont généralement entendus, et pourquoi Perse l'est si peu dans la moitié de son ouvrage?

Faisons maintenant un dernier effort pour trouver le motif de l'éloge en question, et pour assigner la véritable cause de la réputation littéraire dont Perse a joui si long-temps.

Plusieurs choses me persuadent que ce poète fut le bel-esprit et l'espérance des partisans de sa secte. Les exemples ne manqueraient pas, s'il fallait expliquer comment les réputations se fabriquent en pareille circonstance; comment elles s'accréditent, et survivent quelquefois aux manœuvres et aux vains titres qui les ont établies.

La philosophie stoïcienne était alors dans son plus grand éclat,

(1) C'était, dit-il, un homme acutus, acer, et qui plurimum in scribendo et salis haberet et fellis, nec candoris minus. PLIN., lib. 111, epist 21.

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