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seulement des pensées, mais encore des pensées énoncées d'une manière particulière qui leur donne un caractère propre, celles-là, dis-je, sont apelées figures, parce qu'elles paroissent, pour ainsi dire, sous une forme particulière, et avec de caractère propre qui les distingue les unes des autres, et de tout ce qui n'est que phrase ou expression.

M. de la Bruyère dit (1) « qu'il y a de cer»taines choses dont la médiocrité est insuporta»ble: la poésie, la musique, la peinture, et le

discours public. Il n'y a point là de figure; c'est-à-dire, que toute cette phrase ne fait autre chose qu'exprimer la pensée de M. de la Bruyère, sans avoir de plus un de ces tours qui ont un caractère particulier. Mais, quand il ajoute, «Quel suplice que d'entendre déclamer pompeu»sement un froid discours, ou prononcer de mé

diocres vers avec emphase! » c'est la même pensée; mais de plus elle est exprimée sous la forme particulière de la surprise, de l'admiration; c'est une figure.

Imaginez-vous pour un moment une multitude de soldats, dont les uns n'ont que l'habit ordinaire qu'ils avoient avant leur engagement, et, les autres ont l'habit uniforme de leur régiment: ceux-ci ont tous un habit qui les distingue, et qui fait conoître de quel régiment ils sont; les uns sont habillés de rouge, les autres de bleu de blanc, de jaune, etc. Il en est de même des

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(1) Caractèrés des Ouvrages de l'esprit.

assemblages des mots qui composent le discours; un lecteur instruit raporte un tel mot, une telle phrase à une telle espèce de figure, selon qu'il y reconoît la forme, le signe, le caractère de cette figure; les phrases et les mots, qui n'ont la marque d'aucune figure particulière, sont come les soldats qui n'ont l'habit d'aucun régiment: elles n'ont d'autres modifications que celles qui sont nécessaires pour faire conoître ce qu'on pense.

Il ne faut point s'étoner si les figures, quand elles sont employées à propos, donent de la vivacité, de la force, ou de la grace au discours; car outre la propriété d'exprimer les pensées, come tous les autres assemblages de mots, elles ont encore, si j'ose parler ainsi, l'avantage de leur habit, je veux dire, de leur modification particulière, qui sert à réveiller l'attention, à plaire ou à toucher.

Mais, quoique les figures bien placées embélissent les discours, et qu'elles soient, pour ainsi dire le langage de l'imagination et des passions; il ne faut le discours ne tire ses pas croire que beautés que des figures. Nous avons plusieurs exemples en tout genre d'écrire,où toute la beauté consiste dans la pensée exprimée sans figure. Le père des trois Horaces ne sachant point encore le motif de la fuite de son fils, aprend avec douleur qu'il n'a pas résisté aux trois Curiaces. Que vouliez-vous qu'il fit contre trois? lui dit Julie qu'il mourût, répond le père (1).

(1) Corneille. Horaces, Act. III, sc. 3.

Dans une autre tragédie de Corneille (1), Prusias dit qu'en une occasion dont s'agit, il veut se conduire en père, en mari. Ne soyez ni l'un ni l'autre, lui dit Nicomède :

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Roi. :

Il n'y a point là de figure, et il y a cependant beaucoup de sublime dans ce seul mot, Voici un exemple plus simple.

En vain pour satisfaire à nos lâches envies,

Nous passons près des rois tout le temps de nos vies,
A soufrir des mépris à ployer les genoux:

Ce qu'ils peuvent n'est rien ; ils sont ce que nous somes
Véritablement homes,

Et meurent come nous (2).

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Je pourois raporter un grand nombre d'exemples pareils, énoncés sans figure, et dont la pensée seule fait le prix. Ainsi, quand on dit que les figures embélissent le discours, on veut dire seulement, que dans les ocasions où les figures ne seroient point déplacées, le même fonds de pensée sera exprimé d'une manière ou plus vive ou plus noble, ou plus agréable par le secours des figures, que si on l'exprimoit sans figures.

De tout ce que je viens de dire, on peut former cette définition des figures: Les figures sont des manières de parler distinctement des autres, par une modification particulière, qui fait qu'on

(1) Idem, Nicomède, act. IV, sc. 3.

(a) Malherbe. Liv. 1. Paraph. du Ps. CXLV.

A 5

11.

les réduit chacune à une espèce à part, et qui les rend, ou plus vives, ou plus nobles, ou plus agréables que les manières de parler qui expriment le même fonds de pensée, sans avoir d'autre modification particulière.

ARTICLE IL
Division des Figures.

On divise les figures en figures de pensées, figuræ sententiarum, Schémata: et en figures de mots, figuræ verborum. Il y a cette diférence, dit Cicéron (1), entre les figures de pensées et les figures de mots, que les figures de pensées dépendent uniquement du tour de l'imagination; ellès ne consistent que dans la manière particulière de penser ou de sentir, ensorte que la figure demeure toujours la même, quoiqu'on viène à changer les mots qui l'expriment. De quelque manière que M. Fléchier eût fait parler M. de Montausier dans la prosopopée que j'ai raportée cidessus,il auroit fait une prosopopée. Au contraire, les figures des mots sont telles que si vous changez les paroles, la figure s'évanouit par exemple, lorsque parlant d'une armée navale, je dis qu'elle étoit composée de cent voiles; c'est une figure de mots dont nous parlerons dans la suite; voiles est là pour vaisseaux: que je substitue le mot de vaisseaux à celui de voiles,j'exprime également ma pensée; mais il n'y a plus de figure.

(1) Inter conformationem verborum et sententiàrum boc interest, quod verborum tolktur, si verða mutūrio ; sententiarunt permanet, quibuscam veskis meie valia. Cing de Orat. Lib. III, n, 201, aliter LIE.

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ARTICLE

III.

Divisions des figures des mots. Il y a quatre diférentes sortes de figures qui regardent les mots.

1. Celles que les grammairiens apèlent figures de diction: elles regardent les changemens qui arivent dans les lettre s ou dans les syllabes des mots; telle est, par exemple, la syncope, c'est le retranchement d'une lettre ou d'une syllabe au milieu d'un mot, scuta virúm pour virorum.

2. Celles qui regardent uniquement la construction; par exemple, lorsqu'Horace (1) parlant de Cléopatre, dit monstrum, quæ... nous disons en français la plupart des homes disent, et non pas dit. On fait alors la construction selon le sens Cette figure s'apèle syllepse. J'ai traité ailleurs de ces sortes de figures, ainsi je n'en parlerai point ici.

3. Il y a quelques figures de mots, dans lesquelles les mots conservent leur signification propre, telle est la répétition, etc. C'est aux rhéteurs à parler de ces sortes de figures, aussi bien que des figures de pensées. Dans les unes et dans les autres, la figure ne consiste point dans le changement de signification des mots; ainsi elles ne sont point de mon sujet.

4. Enfin, il y a des figures de mots qu'on apèle tropes; les mots prènent par ces figures des significations diférentes de leur signification propre. Ce sont là les figures dont j'entreprends de parler dans cette partie de la grammaire. (1) Liv; 1, Ode 37, v. 21.

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