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venir éloigné; ce qui entraîne, au chapitre de la sculpture, des redites ou des renvois peu commodes !

La part, même ainsi limitée, faite à la sculpture, est encore assez large pour en mettre en relief tous les caractères essentiels. Quant à la statuaire, il y avait à distinguer entre les statues privées, les effigies royales et les images divines. Les premières, sous l'Ancien Empire, sont de véritables portraits, saisissants d'expression et de réalité : Kâ-Hotep et Nefert (planche IX) sont des personnages vivants. Dans cet art que l'on a cru longtemps un art de convention, la ressemblance individuelle, dès une haute antiquité, a été poursuivie et saisie par les artistes. Comment ne comprendrait-on pas mieux cette qualité de la statuaire de l'Ancien Empire, quand elle nous est présentée comme une conséquence des croyances funèbres des Egyptiens ? Il fallait au double, au fantôme qui survit à la mort, un appui matériel, un corps de pierre qui remplaçat le corps de chair : ce corps nouveau devait reproduire fidèlement, minutieusement, tous les traits de son modèle; autrement, il n'eût pas rempli l’office qu'on attendait de lui. C'est à cette croyance que nous devons les chefs-d'oeuvre de la sculpture égyptienne. Les effigies des rois, avant le règne des conventions, sont également des portraits. Les images de Chéphren sont très différentes de celles de ses successeurs, et Aménophis III ne ressemble guère à Aménophis IV. Il faut aller voir au Louvre ce triste personnage pour comprendre comment la fidélité de l'imitation devait être une loi qui s'imposait aux artistes. Mais cette fidélité, il n'était pas toujours facile d'y atteindre: beaucoup de ces statues royales devaient, en effet, être taillées dans le granit, dans le basalte ou dans la diorite. Après M. Soldi ?, MM. P. et C. ont montré comment l'emploi des roches dures et l'imperfection des outils ont été pour la statuaire égyptienne des causes nécessaires d'infériorité. Ils nous expliquent éga: lement les raisons diverses qui ont fait que les images divines ont moins bien inspiré les artistes égyptiens que les portraits privés et les effigies des rois. Une de ces raisons, c'est l'usage adopté de méler, dans les rê. présentations des dieux, les forines animales aux formes humaines. Gé néralement, on explique ce fait en disant que les caractères spécifiques de l'animal étaient un procédé commode pour distinguer les uns des autres les personnages multiples du panthéon égyptien. M. P. en cherche, plus justement, la raison dans ce culte fétichiste des animaux qui a dû être la plus ancienne religion de l’Egypte où il a toujours eu de profondes racines dans les croyances populaires.

1. Pages 698-699, on ne trouve pas moins de seize renvois à des figures déjà données et précédemment décrites. On eût aimé d'en avoir ici quelques-unes en regard du texte.

2. Cf. la notice consacrée par M. Maspero à la statuette d'Aménophis IV, dans la 3e livraison des Monuments de l'art antique publiés sous la direction de M. Rayet.

3. La Sculpture égyptienne (Paris, Leroux, 1876). Cf. Rev. critique, no du 4 novembre 1876.

En Egypte, le peintre n'est qu'un artisan chargé d'étendre la couleur par tons entiers et plats, dans le champ que lui a tracé le dessinateur. La peinture égyptienne ne pouvait donc fournir matière à de longs développements. On s'étonnera cependant de ne pas trouver ici un plus grand nombre de planches en couleur. Les planches XIII et XIV, où l'on est revenu avec succès au procédé de l'aqua tinta, sont, il est vrai, deux brillants spécimens de l'ornementation polychrome de l'Ancien Empire. Mais, pour la figure, les planches font défaut. Cette lacune tient à un scrupule des auteurs qui, manquant d'études faites pour eux sur les originaux, n'ont pas voulu emprunter à Champollion, à Lepsius ou à Prisse des copies dont ils n'auraient pu garantir la complète fidélité. La raison est excellente, mais il est permis de regretter que les mêmes artistes qui ont relevé sur place les tons du tombeau de Phtah-Hotep, n'aient pas fait cela pour d'autres monuments.

Cette observation nous amène à dire quelques mots des gravures qui, dans ce livre, sont autre chose encore et mieux qu’un ornement. Les figures sont comme les documents d'une histoire de l'art : il importe avant tout que ces documents soient transcrits exactement. Les auteurs et les éditeurs n'ont épargné aucun soin pour cet objet. On trouvera dans ce premier volume un grand nombre de monuments inédits, qui ont été dessinés au musée de Boulaq par deux artistes envoyés tout exprès en Egypte; un autre artiste a été chargé de reproduire les monuments les plus importants du Louvre. Bien qu'il y ait dans ce volume plusieurs belles planches, il faut louer les auteurs d'avoir préféré au luxe qui éblouit l'exactitude qui instruit', à la magnificence la sincérité, qui est la première qualité de toute reproduction artistique. C'est à ce besoin d'exactitude que répondent les nombreuses gravures sur zinc et sur bois, placées en regard du texte qu'elles éclairent et qui en est, à son tour, le perpétuel commentaire. L'ensemble de cette illustration fait grand honneur à la direction générale de l'auvre et aux artistes qui ont prêté leur concours à M. Chipiez. On s'assurera facilement de leur mé. rite, en comparant les figures qu'ils ont exécutées à celles qui, dans le bel ouvrage d’Ebers, représentent les mêmes monuments ?.

Sous tous les rapports, cette histoire de l'art égyptien est donc de nature à satisfaire la critique. Seuls, les esprits rigoureux y découvriront quelques longueurs '. Mais ce livre n'a pas été écrit uniquement pour

1. Pourquoi seulement la lithochromie a-t-elle donné une teinte uniforme au Scribe accroupi (pl. X) sans tenir compte du caleçon, qui se détache en blanc sur le brun roux du corps?

2. Comparez, par exemple, la statue de Chéphren (Perrot, p. 673; Ebers, I, p. 172 de la traduction française), le Scribe (Perrot, pl. X; Ebers, 1, p. 153), le cheik-el-beled (Perrot, p. 11; Ebers, II, p. 51). Les gravures de l'ouvrage d’Ebers, d'ailleurs si remarquable au point de vue pittoresque, sont poussées au noir d'une façon désagréable.

3. Ces longueurs, dont on ose à peine faire une critique, puisqu'elles se rattachent

eux. La plupart des lecteurs auxquels il s'adresse ne se plaindront pas, au contraire, de ces larges développements qui ont l'avantage de mettre les idées dans tout leur jour; ils ne résisteront pas à l'attrait de cette facile et lumineuse exposition, qui sait être précise quand il le faut, mais qui, le plus souvent, se déroule avec l'ampleur et l'abondance d'un fleuve puissant. Ce premier volume annonce et promet une auvre capitale. Personne n'a été surpris d'apprendre qu'il paraît à Leipzig une traduction allemande de l'Histoire de l'art dans l'antiquité. Le succès de l'ouvrage est désormais assuré à l'étranger. Ce succès devra être encore plus grand chez nous où, mieux que partout ailleurs, on apprécie les ceuvres qui, à la solidité indiscutable de la science, joignent des qualités maîtresses d'ordre, de méthode et de goût, et qui sont douées, en outre, de ce charme souverain du style, qui semble n'être d'ailleurs que la parure indispensable d'une histoire de l'art. Tout le monde fera donc des voeux pour l'heureux et régulier achèvement de cette grande entreprise, destinée à servir avec éclat, en tout pays, les intérêts de la science.

P. DECHARME,

157. – J.-N. Madvig. Die Verfassung und Verwaltung des ræmischen Staats (traduit du danois). Tome I, Leipzig, Teubner. 1881, in-8° de xiv-596 p. Prix : 12 mark.

On ne saurait parler du livre de M. Madvig qu'avec un sentiment de profond respect. C'est presque l'ouvre la plus considérable d'un des hommes de notre siècle qui ont le plus aimé et le mieux connu le monde romain. A l'âge de vingt ans, il promettait de consacrer à l'antiquité sa vie tout entière, et il a tenu parole : ni les devoirs de l'enseignement, ni de hautes fonctions administratives ne l'ont détourné un instant de ses chères études. Malade, âgé de quatre-vingts ans, aveugle, il les continue avec la même ardeur, la même tranquillité d'âme, aidé par ses enfants, qui sont pour lui des secrétaires admirables de dévouement.

M. M. a d'abord été, il est encore avant tout un philologue. Cependant, l'histoire des institutions romaines l'a attiré de très bonne heure. Son travail sur la condition des colonies ? demeure le fondement de toute étude sur les origines du droit municipal romain. On connaît ses aperçus sur les constitutions politiques de l'antiquité". Ces dernières années, il s'est occupé des institutions militaires de la république « Enfin ses à la manière propre de l'auteur, sont surtout sensibles dans les développements relatifs à la tombe du Nouvel Empire.

1. A la librairie Brockhaus.

2. De jure et conditione coloniarum populi romani (Opuscula philologica, I (1834', P. 208).

3. Blick auf die Staatsverfassungen des Altertums, 1840.

4. Die Befehlshaber und das Avancement in dem römischen Heere (Kleine pil. Schr., Leipzig, 1875); Remarques sur quelques officiers appelés praefecti dans les derniers temps de la rép. rom. (Revue de philologie, 1878).

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Opuscula philologica et ses Emendationes Livianae sont remplis d'observations sur des points de détail, qui ont un prix infini pour la connaissance de l'histoire. En publiant un manuel des institutions romaines, M. M. est donc sur un domaine qui lui appartient : son livre est le résumé de recherches et de réflexions continuées pendant cinquante ans de lectures sans relâche et de critique ininterrompue.

Il est visible toutefois que ce livre s'adresse plus particulièrement aux philologues. Il nous offre le tableau complet de l'administration romaine : mais ce tableau est avant tout destiné à faciliter l'intelligence des textes classiques, la lecture des historiens et des écrivains de l'antiquité. Ce livre n'est point né, dit l'auteur dans sa préface (p. iv), du désir conçu un beau jour d'écrire un traité sur la constitution de Rome : il a son origine dans la pratique assidue des littératures anciennes, dans le besoin de répandre un peu de lumière sur le monde qu'elles décrivent. Aussi, la partie essentielle de l'ouvrage est l'histoire politique de la Rome consulaire. M. M. ne traite la période monarchique que pendant le temps où les lettres conservent les vieilles traditions, où l'Etat maintient les formes républicaines. Pour tout ce qui concerne le troisième et le quatrième siècle, il ne nous donne qu'un résumé des plus rapides: car le monde antique, ses institutions comme sa littérature, finit après les Antonins (p. 528). Dès le me siècle, nous sommes en présence de principes nouveaux, diamétralement opposés à ceux dont avait jusque-là vécu le droit romain. M. M. s'est fidèlement tenu en deçà des limites qu'il s'était tracées et qui convenaient si bien au but immédiat de son ouvrage. Il est permis de le regretter. Sans doute le monde où vécurent et écrivirent Ammien Marcellin, Symmaque, Claudien, s'éloigne étrangement de celui de César et de Tite-Live : mais il n'en diffère pas plus que le siècle d'Auguste ne diffère de la période royale et du temps des décemvirs; c'est encore un monde romain, il y a encore une littérature romaine. Les consuls ne ressemblent guère à ceux de l'ancienne Rome, mais il n'y a dans les pouvoirs des uns et des autres qu'une différence de degré et non de nature : ils jouissent encore au ive siècle de ce droit d'affranchir, de cette juridiction volontaire, qui avait été le privilège des magistratures suprémes. Il y a encore, au temps de Théodose, des préteurs chargés à Rome de la nomination des tuteurs comme il y en avait sous les Antonins. Le caractère antique de toutes les magistratures, de tous les pouvoirs, se conserva toujours avec cette merveilleuse persistance qui fait que la tradition se continue encore à la fin du jve siècle, qui fait que, malgré tout, de Romulus à Constantin, l'histoire romaine a son unité.

Si les préoccupations de M. M., si ses habitudes scientifiques l'ont amené à trop restreindre le cadre de son étude, à sacrifier quelques détails d'administration et de droit public, il faut dire que son livre leur doit d'être composé avec une méthode d'une irréprochable perfection. Avant tout, M. M. a voulu que son ouvrage fût le résumé de tout ce que la lecture des écrivains anciens nous autorise à affirmer sur la cons

titution romaine. Il a cherché à concilier les écrivains qui se combattent, mais dont les témoignages ne sont pas contradictoires : ceux qu'il est impossible d'accorder, il les cite côte à côte, et refuse absolument de se prononcer. Bien des questions, dans le droit public romain, n'offrent pas de solution certaine, et peut-être même sont à jamais insolubles. M. M. ne comble jamais les lacunes à l'aide d'hypothèses. Il se borne à dire : Voilà ce que les écrivains nous apprennent : au delà, nous ne savons rien. Peu de livres oni un pareil caractère de modestie et de sincé. rité.

M. M. fait un usage constant des inscriptions : il rend souvent hommage aux admirables efforts et aux merveilleux résultats de la science épigraphique de notre siècle. On sent bien toutefois que le point de départ de ses recherches pour toutes les questions, même pour l'administration impériale, est la lecture et l'explication des textes écrits. L'épigraphie (à part les grandes inscriptions juridiques) nous fait connaître surtout un mécanisme administratif. Mais il importe aussi de savoir ce que les contemporains ont pensé de ces institutions, l'idée qu'ils se sont faite du régime sous lequel ils vivaient : ce que nous ne trouvons que dans la littérature. En somme, la méthode de M. M. si on la compare à celle des savants allemands, est moins objective que subjective; elle se rapproche davantage de celle dont nous trouvons l'emploi le plus complet et le plus judicieux dans les Institutions politiques de M. Fustel de Coulanges. Il en résulte que M. M. évite avec le plus grand soin toute vue d'ensemble sur l'administration romaine qui ne se trouve pas nettement formulée dans les écrivains de l'antiquité. Sans cette précaution, on court inévitablement le risque d'élever de fantaisistes constructions, d'imaginer des théories diametralement opposées aux idées du monde ancien. Avec elle on renonce aux ingénieuses fictions, à ces hypothèses hardies qui, il faut bien le dire, permettent quelquefois d'atteindre d'un seul coup la vérité tout entière. On ne trouvera ni les unes ni les autres dans le livre de M. M., et il serait fàché luimême qu'elles y füssent; mais on peut être assuré avec ce guide infaillible, de ne s'écarter jamais de la certitude.

Ce que M. M. reproche surtout au Droit public de M. Mommsen, c'est de faire dériver les institutions romaines de concepts a priori, de principes bizarres ? qu'il substitue aux sentiments, aux pensées des Romains eux-mêmes. Malgré cette accusation formelle, il est impossible de regarder l'ouvrage de M. M. comme la réfutation continuelle et voulue du traité de M. Mommsen. Que les deux livres, surtout pour ce qui concerne l'empire, se combattent, non-seulement dans l'idée générale, mais encore dans les plus petites questions de détail, cela ést certain. Mais c'est avant tout le résultat de points de départ opposés et

1. Collégialité, Dyarchie. Voyez en particulier Staatsrecht, 11 (2° éd.), pp. 73 et 1030.

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