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et lui rendaient homma.e. La science allemande ne prononçait son nom qu'avec respect, et un savant anglais d'une grande distinction, M. Bywater, consacrait dernièrement à sa mémoire, dans l'Academy (28 janvier, un article qui se termine par ces lignes, juste expression de la pensée de tous ceux qui ont connu Thurot :

« Neveu de ce François Thurot, qui, au commencement du siècle, fit tant pour régénérer l'enseignement classique en France, Charles Thurot était, comme son oncle, un maître d'une rare excellence..... Comme helléniste, il a droit à un rang élevé parmi les meilleurs de notre temps. Malgré la variété de ses études, il était le plus exact et le plus solide des savants, d'une conscience scrupuleuse sur les détails, avec l'horreur de tout ce qui ressemblait au demi savoir ou au charlatanisme. Aussi favorisait-il le mouvement scientifique qu'une génération plus jeune inaugura il y a une quinzaine d'années, et fut-il un des premiers collaborateurs de la Revue critique, comme plus tard il apporta son utile concours à la Revue de philologie. Il avait une bonté familière et sans ostentation, une générosité naturelle qui le rendait toujours prêt à assister ceux qui travaillaient auprès de lui dans le champ de la science, et ils ne sont pas rares ceux qui peuvent dire aujourd'hui avec raison qu'ils ont perdu en Thurot un de leurs meilleurs et de leurs plus sincères

amis. )

Charles Thurot avait fait au lycée et à l'Ecole normale de fortes études littéraires ; il conserva pendant toute sa vie le goût de la littérature et la plus vive admiration pour les grands écrivains. Cependant dans aucun de ses écrits il n'a traité de questions purement littéraires; c'est que, d'un côté, son esprit était porté naturellement, et peut-être aussi pur une certaine tradition de famille, vers l'histoire de la philosophie, er, de l'autre côté, en enseignant les lettres et en expliquant les auicurs à ses élèves, il comprit de plus en plus que les études littéraires, pour être sérieuses et solides, ont besoin d'être fondées sur de fortes études grammaticales. Aussi sentait-il, au commencement de sa carrière de professeur, que l'instruction qu'il avait reçue était insuffisante sur ce point, et il travailla sans relâche à combler cette lacune et à se mettre en état de diriger dans la même voie les générations de professeurs qu'il allait former. Si l'on ajoute qu'il fut, quatre ans après sa sortie de l'Ecole et après avoir professé dans divers lycées de provinces, chargé passagèrement, en 1848, de faire à l'Ecole normale une conférence de pédagogie, on comprendra comment il fut amené à entreprendre les divers travaux dont il a enrichi la science.

Ses premières publications se rattachent indirectement à cette conférence qui await fixé son attention sur l'histoire des méthodes d'enseignement en France. Deux ans plus tard, en 1850, il présenta à la Faculté

des lettres de Paris une thèse française « De l'organisation de l'enseignement dans l'Université de Paris au moyen âge » et une thèse latine. « De Alexandri de Villa Dei Doctrinali; »i'une et l'autre pleines de faits intéressants, dégagés avec autant de bon sens que de sagacité de longues et fastidieuses lectures. Au même ordre d'études appartient sa grande publication des « Extraits de divers minuscrits latins pour servir à l'histoire des doctrines grammaticales au moyen âge (1869) ». Thurot a mis à ce travail ingrat la conscience qu'il portait en toute chose. Ses extraits contiennent tout ce qu'il est utile de connaître des indigestes élucubrations des grammairiens du moyen âge, et rendent aux savants l'immense service de les dispenser de lire tant d'écrits barbares. Toutefois, Thurot n'a garde de surfaire le mérite d'auteurs auxquels il a consacré tant de labeur : avec une rare rectitude de jugement il les apprécie à leur valeur. Il faut citer deux Mémoires qui servent de complément à ce grand ouvrage : « Documents relatifs à l'histoire de la grammaire au moyen âge. (Extraits des Comptes-rendus de l'Ac. des Insc. et Belles-Lettres, 2° série, t. VI, 1870) et « De la logique de Pierre d'Espagne » (Revue archéologique, 1864), où il a établi contre M. Prantl la véritable origine de certaines classifications et de certains termes d'école qu'on attribuait à tort aux Byzantins.

De tous les auteurs de l'antiquité, Aristote est celui que Thurot étudia avec le plus de suite et d'amour et il le fit à la fois en philosophe et en philologue. Il publia en 1860 un volume « d'Etudes sur Aristote, Politique, Dialectique, Rhétorique ». Thurot y met en lumière quelques points imparfaitement étudiés avant lui des doctrines d'Aristote. Il compare ses doctrines avec les vues de Platon sur les mêmes sujets, ainsi qu'avec celles des philosophes postérieurs à Aristote. Il discute et corrige un grand nombre de textes en homme qui possède son auteur et qui connaît à fond sa terminologie et ses procédés de style. Les observations critiques sur la Rhétorique d'Aristote (1861), sur la Poétique (1863), sur le De partibus animalium (1867), sur les Meteorologica (1870), publiées dans la Revue archéologique, fourniront de précieux secours aux futurs éditeurs de ces traités. En 1875, Thurot edita le Commentaire d'Alexandre d'Aphrodisias sur le traité d'Aristote De sensu et sensibili, ainsi que la vieille traduction latine de ce traité; c'est un modèle d'exactitude et de judicieuse sagacité. Dans un appendice, Thurot signale tout ce qu'on peut tirer du Commentaire d'Alexandre, soit pour l'interprétation, soit pour la rectification du texte d'Aristote et il fait une curieuse étude de la langue du commentateur.

C'est encore Aristote qui suggéra à Thurot l'idée d'un de ses plus remarquables travaux, « Recherches historiques sur le principe d'Archimède » (Extrait de la Revile archéologique, années 1868-1869). L'histoire d'un théorème d'hydrostatiquc suivie d'Aristote à Archimède, d'Archimè ie, à travers le moyen âge, jusqu'à Pascal, de Pascal jusqu'à nos jours, devient entre les mains de Thurot un exemple du progrès et des fluctuations de la science, de la marche de l'esprit humain. C'est dans ce mémoire de 88 pages que Thurot a peut-être laissé voir mieux que partout ailleurs que l'étude minutieuse des détails se rattachait toujours chez lui à de grandes vues d'ensemble. C'est dans le même esprit qu'il étudiait avec une attention particulière la terminologie philosophique et les modifications de sens que subirent successivement les mêmes terraes dans les écoles de l'antiquité et du moyen âge. Citons le lexique des mots techniques à la suite de son édition du Manuel d'Epictète (1873), et les observations qui accompagnent sa traduction du huitième livre de la Morale à Nicomaque (1881). Quant à la grammaire proprement dite, les publications de Thurot ne donnent aucune idée de l'étendue de ses recherches. Les observations sur la place de la négation non en latin (Mém. de la Soc. de linguistique, 1870, pp. 223-243), et les observations sur l'emploi des modes dans les prépositions suppositives (Animaire de l'association pour les études grecques, 1871, pp. 39-48) sont d'excelfentes monographies de quelques pages. C'est dans ses conférences à l'Ecole normale' qu'il exposait avec ensemble la grammaire comparec du grec, du latin et du français. Ce cours, sans cesse augmenté et amélioré, a été partiellement lithographié; mais le meilleur, les vues les plus importantes, ne se trouvent que dans le manuscrit du professeur et les cahiers des élèves. On peut dire que par son enseignement Thurot a plus que tout autre contribué à relever les études de grammaire du discrédit où elles étaient tombées en France.

Les derniers efforts de Thurot furent consacrés plus particulièrement au latin et au français. Il avait conçu depuis longtemps ? le plan d'une histoire de la prononciation française dans les trois derniers siècles, et, par un travail continué avec autant de méthode que d'énergie pendant plusieurs années, il arriva à l'écrire d'une façon tellement complète qu'après lui on trouvera à peine à glaner. Le premier volume de cet ouvrage, aussi admirable par le nombre des faits qui y sont recueillis que par l'ordre où ils sont disposés, a paru l'année dernière ; le second est ter

1. ll y revint en 1861, après avoir passé plusicurs annécs en province, au lycée de Besançon et à la Faculté des Lettres de Poitiers. En 1871, il fut chargé de la conférence de philologie latine à l'École pratique des Hautes-Etudes.

2. Dès 1854 il avait écrit sur la prononciation des consomnes finales dans l'ancien français une note excellente (Journal de l'instruction publique), dont Dicz fit son profit (Gramm. des l. r., I, 412).

miné et ne tardera pas à voir le jour. Poursuivant une idée qui lui aurait permis d'appliquer son esprit philosophique et d'utiliser ses études sur le grec, sur le latin, sur le moyen âge et sur le français, Thurot avait entrepris de faire l'histoire des mots abstraits de notre langue et de montrer comment la plupart d'entre eux, grecs d'origine ou d'imitation, avaient subi dans leur sens une déviation décisive en passant par la langue de la scolastique; il est extrêmement regrettable qu'il n'ait pu apporter à l'histoire de la pensée et du langage cette contribution que seul de nos contemporains il était en état de fournir. - Frappé, dans un tout autre ordre d'idées, des inconvénients que la suppression des vers latins pouvait avoir en enlevant aux élèves de nos lycées les seuls renseignements qui leur fussent donnés sur la quantité des voyelles latines, il avait rédigé, dans ces derniers temps, avec la collaboration de M. E. Châtelain, une Prosodie latine qui va paraître, et qui rendra assurément les plus grands services, faite comme elle l'est d'après les derniers travaux de la science et conçue à un point de vue plus large que celui de la versification.

Pour se faire une idée de l'étendue, pour ainsi dire universelle, de connaissances de Thurot et de la portée de son esprit, il faut lire les articles sur les sujets les plus variés qu'il a donnés à la Revile critique. On y peut voir aussi combien il avait soif de précision, de netteté, de clarté. Le demi-jour ne lui allait pas : il n'a jamais pu goûter ce que l'on a écrit sur la question homérique; les spéculations de la grammaire comparée sur la langue mère de tous les idiomes indo-européens, sur le sens étymologique des flexions, lui inspiraient peu de confiance; il professait sur certains sujets historiques ou philologiques un scepticisme peut-être excessif, mais qui tenait aux meilleurs côtés de son caractère et de son esprit. Profondément honnête et sincère dans sa conduite et dans tous les actes de sa vie, il voulait aussi que la science n'affirmât que ce qu'elle savait avec certitude.

H. WEIL.

63. – A. DUMONT et J. Chaplain. Les céramiques de la Grèce propre.

Vases peints et terres cuites. Première partie : Vases peints. Paris, Firmin Didot, 1881.

Les découvertes récentes faites en Grèce ont renouvelé l'histoire de l'industrie céramique dans l'antiquité. Il y avait lieu de s'y attendre : c'est en Grèce seulement que l'on pouvait trouver la solution des problèmes que soulève cette étude, et c'est de ce côté que les recherches ont été dirigées depuis quelques années. Des résultats importants ont été rapidement acquis. Déjà en 1874, au retour d'une mission en Grèce, M. Dumont signalait dans le Journal des Savants' les progrès accomplis el proposait pour les céramiques grecques une classification nouvelle, où trouvaient place des séries jusque-là presque inconnues. Depuis ce moment, et pendant les années mêmes où M. D. a dirigé l'Ecole française d'Athènes, les faits nouveaux se sont multipliés; les objets trouvés à Mycènes, à Rhodes, à Spata, ont révélé un état d'industrie commun à tout l'ancien monde grec, et a on pu entrevoir les rapports qui rattachaient ces civilisations à celles de Santorin et d'Hissarlik 2. C'est l'industrie céramique de cette période primitive que M. D. étudie dans le premier fascicule de son ouvrage; l'auteur suit un ordre chronologique qui sera confirmé par ses conclusions: 1° Hissarlik; 2° Santorin; 3. 1alysos; 4" Mycènes; 5° Spata. Des bois et des planches gravées sont joints au texte; ces dernières sont telles qu'on pouvait les attendre du talent de M. Chaplain ; l'exactitude ne perd rien à se trouver associée au goût le plus délicat et au sentiment le plus juste.

1. Type d'Hissarlik. On sait quelles préoccupations ont dominé les fouilles de M. Schliemann á Hissarlik; elles enlèvent quelque autorité à la classification chronologique des divers strata proposée par l'explorateur. Toutefois, et en ne tenant compte que des couches antérieures à la colonie grecque, il est possible de préciser les caractères de la civilisation d'Hissarlik. L'emploi de la pierre, des briques crues et du bois pour les constructions, de la pierre et du métal pour les instruments et les armes, révèle une civilisation peu avancée; l'examen des vases, de leurs formes, des éléments décoratifs, est tout à fait d'accord avec ces données. Les vases sont fabriqués au tour, mais sans engobe : certaines formes accusent une imitation grossière de la figure humaine (p. 11, fig. 16) et des parties du corps (Ibid., fig. 10, 14, etc.). Les principes généraux de la décoration sont empruntés aux éléments géométriques, chevrons, cercles, lignes courbes ou brisées, etc. ; la décoration est rudimentaire. Sans étudier en détail les autres objets trouvés à Hissarlik, comme les bijoux et les vases de métal, M. D. les compare aux céramiques, pour prou. ver l'unité parfaite de la collection.

Considéré isolément, le trésor d'Hissarlik offrait un caractère d’étrangeté, qui a pu provoquer les hypothèses les plus variées. Rapproché d'objets analogues trouvés sur d'autres points de la Grèce, il apparaît comme le groupe le plus important des antiquités de cette période ; mais il n'est pas un fait isolé. Les mêmes formes de vases se retrouvent à Santorin; les armes de pierre, les fusažoles ne sont pas particulières à Hissarlik. Il est à souhaiter que les archéologues qui habitent la Grèce soient attentifs à multiplier ces points de comparaison. Néanmoins, et

1. Peintures céramiques de la Grèce propre. Paris, Imp. Nat., 1874. 2. Voir la communication faite par M. D. à l'Institut de Correspondance hellénique : Buli. de Corr, hell., 1878, p. 281.

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